En tant qu’associations et collectif de personnes non-binaires, nous, Ædelphes Rennes et le Collectif Non-Binaire, souhaitons revenir sur le documentaire diffusé par M6 le dimanche 10 janvier 2021 sur la non-binarité. En effet, nous estimons qu’il ne représente pas correctement nos identités et nos luttes. La durée du documentaire est de 1h41, nous ne pourrons pas aborder et détailler tout son contenu. Cet article est donc non-exhaustif mais essaye de traiter les sujets les plus importants.

Chiffres et termes inexacts

En premier lieu, revenons sur le titre « Ni fille, ni garçon : enquête sur un nouveau genre », puis sur la description annonçant que l’on va parler « de 22% des 18-30 ans. »

Les personnes de cette tranche d’âge (18-30 ans) ne sont plus des enfants. Il aurait donc été convenu d’intituler le documentaire « ni femme, ni homme. » Utiliser les termes « fille/garçon » infantilise les personnes non-binaires, comme si la non-binarité n’était finalement qu’une étape retardant le passage à l’âge adulte.

D’autre part, le jeu de mot sur l’expression « un nouveau genre » laisse penser que la non-binarité n’est qu’une mode, ou pire, une façon pour les personnes non-binaires d’attirer l’attention. Or, si le terme non-binaire en lui-même est nouveau, les personnes en dehors de la binarité de genre homme/femme existent depuis toujours, à diverses époques et au sein de diverses cultures :

Extrait d’un article très détaillé et sourcé sur les genres en dehors de la binarité occidentale :

*amab (assigned male at birth) : assigné·e homme à la naissance
*afab (assigned female at birth) : assigné·e femme à la naissance

*AMÉRIQUE
Two-spirit (Deux-esprits) : Les sociétés natives nord-américaines reconnaissaient 3 à 5 genres basés sur la spiritualité. Two-spirit est un terme générique adopté en 1990 durant la 3e conférence annuelle gay/lesbienne intertribale Native Américaine à Winnipeg dans le but d’avoir un terme commun à toutes les tribus. Two-spirit désigne généralement un genre culturel spécifique pour une personne ayant à la fois un esprit masculin et féminin, ou un équilibre différent des caractéristiques masculines et féminines habituellement observées chez les hommes masculins et les femmes féminines.
[...]
*ASIE ET MOYEN-ORIENT
Hijra : En Inde, au Pakistan et au Bangladesh, les Hijras sont des personnes amab avec une expression de genre féminine (tradition très ancienne). Elles sont légalement reconnues comme un genre différent de femme et homme.

La description annonce aussi que 22% des 18-30 ans seraient non-binaires selon un sondage IFOP. Ce chiffre ne correspond pas aux études sur la question que nous avons en notre possession, et nous semble exceptionnellement haut :

Extrait d’un article de synthèse sur les preuves de la non-binarité dans le monde de la recherche et diverses organisations (OMS, ONU, Commission Européenne, publications scientifiques…) :

*amab (assigned male at birth) : assigné·e homme à la naissance
*afab (assigned female at birth) : assigné·e femme à la naissance

*Kuyper & Wijsen (2014) ont trouvé que, dans un échantillon de 8064 personnes Danoises de 15 à 70 ans, 4,6% de personnes assignées hommes à la naissance (amab) et 3,2% de personnes assignées femme à la naissance (afab) ont rapporté une « identité de genre ambivalente » (identification égale aux deux genres binaires – on voit que ça exclut certaines identités de genre non-binaires de l’étude).
https://link.springer.com/article/10.1007%2Fs10508-013-0140-y
*Van Caenegem et. al (2015) ont rapporté les résultats de deux études (1832 individus dans la population flamande et 2472 individus dans les minorités sexuelles). L’ambivalence de genre dans la population générale était présente chez 2,2% des amab et 1,9% des afab. L’ambivalence de genre dans les minorités sexuelles était présente chez 1,8% des amab et 4,1% des afab.
https://link.springer.com/article/10.1007%2Fs10508-014-0452-6
Pour avoir un élément de comparaison en tête 2% = 1 personne sur 50 et 4% = 1 personne sur 25. C’est assez énorme. Rapporté en nombre sur la population totale, ça en fait du monde.

Les chiffres présentés par M6 sont peut-être aussi élevés car ils ne reflètent pas réellement la non-binarité mais un panel plus large de personnes non-conformes dans le genre. Or, ces deux notions sont à ne pas confondre.

Confusion entre expression de genre et identité de genre

Venons-en donc au cœur du problème : le documentaire confond tout du long expression de genre et identité de genre.

L’expression de genre désigne l’ensemble des éléments générés par la société à travers lesquels une personne peut s’exprimer : maquillage, vêtements, goûts, manières, coupe de cheveux, etc. Certaines personnes ont une expression de genre non-conforme avec les attendus sociaux : par exemple, les femmes masculines et les hommes féminins. Cela ne veut pas pour autant dire qu’iels ne sont pas des femmes et des hommes en termes d’identité de genre !

L’identité de genre n’est en effet pas déterminée par l’apparence. Les principes de Jogjakarta (2007), reconnus par les Nations Unies, la définissent comme « l’expérience intime et personnelle de son genre profondément vécue par chacun, qu’elle corresponde ou non au sexe assigné à la naissance. »

Définition incorrecte de la non-binarité

À plusieurs reprises, la voix off et la présentatrice définissent les personnes non-binaires comme agenres* (faussement orthographié a-genres), comme « n’étant pas transgenres », comme une traduction directe du terme « genderfluid» en anglais, et comme étant apparues « il y a une dizaine d’années aux États-Unis. » Les expressions sensationnalistes comme « les fluides du genre » (qui n'existe pas dans la communauté non-binaire), et l’invisibilisation historique de nos luttes comme « En France, Bilal Hassani a ouvert la voie… » (donc après 2019) viennent assaisonner ce gloubi-boulga.

Il convient par conséquent de définir correctement ce qu’est la non-binarité - en anglais « non-binary ». Tout d’abord, ce n’est pas une expression de genre, mais une identité de genre.

Extrait du tract de revendications du Collectif Non-Binaire co-signé par Ædelphes Caen et Rennes :

C’est une personne dont l’identité de genre n’est ni exclusivement femme, ni exclusivement homme. Autrement dit, on peut être à la fois homme et femme, entre les deux, ni l’un, ni l’autre, etc. Les personnes non-binaires peuvent utiliser « il » ou « elle » mais aussi des néo-pronoms comme « iel » ou « al ».
La non-binarité est reconnue entre autres par les Nations Unies, l’Organisation Mondiale de la Santé et le rapport de la Commission Européenne.

*agenre (agender) : terme auquel peut s’identifier une personne qui n’a pas de genre, qui ressent une absence de genre.

*genre-fluide (genderfluid) : terme auquel peut s’identifier une personne dont le genre est fluide, fluctue entre plusieurs genres différents. Le genre peut fluctuer entre n’importe quels genres (homme, femme, binaires, ou non-binaires), de manière prévisible ou non, selon les situations, les périodes.

La non-binarité est donc un terme générique qui ne se limite pas aux personnes agenres et genre-fluides, mais qui englobe aussi les identités de genre à la fois homme et femme, entre les deux...

Ainsi, lorsque M6 présente des hommes qui se maquillent, tels que Bilal Hassani ou Fabian, il ne s’agit pas de personnes non-binaires ! M6 nous montre la vidéo de Bilal dans laquelle il fait une mise au point sur son identité de genre… en coupant soigneusement la partie de la vidéo dans laquelle il dit clairement être un homme cisgenre - pas transgenre (à 4m22s : https://youtu.be/1pgkKZz1IV4). Fabian est même interviewé, comme s’il était une personne non-binaire. M6 donne donc la parole à des hommes cisgenres* (non transgenres*) à l’expression de genre non-conforme, comme s’ils étaient non-binaires.

*cis(genre) : une personne qui s’identifie au genre qui lui a été attribué à la naissance est cisgenre.

*trans(genre) : une personne qui ne s’identifie pas au genre qui lui a été assigné à la naissance est transgenre.

Aucune identité de genre non-binaire n’étant assignée à la naissance, une personne non-binaire n’est donc pas cisgenre, et par définition, peut aussi s’identifier comme transgenre.

Enfin, comme nous l’avons vu plus haut, hors occident, on peut trouver des personnes en dehors de la binarité homme/femme depuis toujours, bien avant la colonisation européenne. Mais dans les cultures occidentales, notamment en Europe et aux USA, l’existence des personnes non-binaires/trans a pendant longtemps été invisibilisée par un système « binarisant ».

Ce n’est qu’à travers les mouvements queers et féministes des cinquantes dernières années que la notion de non-binarité « occidentale » a pu se construire et émerger avec des termes plus larges comme « genderqueer » au milieu des années 90. L’apparition du drapeau de la fierté transgenre créé par Monica Helms en 1999, incluant les identités de genre en dehors de la binarité homme/femme donne de la visibilité :

Extrait d’un article de FastCompany sur Monica Helms :

une bande centrale blanche pour celleux qui sont intersexes, en transition, ou s’identifiant de genre neutre ou indéfini

Le terme « non-binaire » - « non-binary » en anglais - connaît réellement un essor majeur dans les années 2010 avec la création du drapeau de la fierté non-binaire par Kye Rowa (2014), qui conduira un an après, en France, à la création du premier cortège non-binaire à une marche des fiertés (juin 2015).

Mégenrage et morinoms

*Mégenrer : Utiliser, volontairement ou non, un genre, un pronom, ou un accord dans lequel une personne (transgenre ou cisgenre) ne se reconnaît pas.

*Morinom (Deadname) : Dans le cas d'une personne trans et/ou non-binaire, prénom indiqué à l'état civil à la naissance, avant que la personne ne choisisse un nouveau prénom qui correspond mieux à son identité de genre.

Autre problème majeur : La voix off mégenre les personnes non-binaires présentées tout au long du documentaire. Par exemple : Mika est genræ au masculin alors que l’enfant demande aux gens de læ genrer au neutre ; la voix off explique même que le pronom utilisé par Mika est « Hen », pronom neutre suédois pouvant être traduit par « iel » en français, mais l'ignore par la suite. Y compris quand le père de Mika utilise « they », pronom neutre anglophone, en parlant de son enfant lorsqu'il s’adresse au journaliste, le traducteur en voix off traduit par « il ».

M6 utilise également le morinom des personnes non-binaires présentées tout au long du documentaire : la voix off désigne systématiquement Cami par son morinom et prend un malin plaisir à révéler celui de Alpheratz*. C’est irrespectueux et c’est même de la transphobie.

*Alpheratz : personne non-binaire, professaire de linguistique, sémiotique et communication, et cherchaire en grammaire inclusive et neutre à Sorbonne Université, ayant proposé un genre grammatical neutre spécifique aux personnes non-binaires.

Invisibilisation des transitions médicales

Iels parlent de transition sociale correctement, ce qui est un point positif en soi, mais une seule fois au début, et n’expliquent pas la différence avec la transition médicale, le fait qu’on puisse ne vouloir que de l’un, que de l’autre, ou vouloir des deux.

Il y a un discours à la fois très essentialiste et transphobe, comme l’utilisation de l’expression « changement de sexe » ou « transformation ». La transition n'est pas une « transformation », même quand une personne souhaite effectuer une opération dite de « réassignation sexuelle », mais que nous appellerons la réassignation génitale.

La réassignation génitale est présentée comme si elle était réservée uniquement aux personnes trans qui ne sont pas non-binaires, et que c’est « grave », plus « grave » que la non-binarité ; présentée comme ne concernant que l’apparence, le maquillage, l’expression de genre…

Rien n’est dit sur les transitions médicales chez les personnes non-binaires, comme si elles n’existaient pas chez nous.

Rappelons que les personnes non-binaires peuvent donc transitionner de façon médicale (ou non !) et avoir ainsi recours aux chirurgies, hormones…

Vision faussée des changements d’état civil (prénoms et mention du sexe)

Avec Cami, le documentaire présente le changement de prénom à l’état civil en mairie. Iel consulte même un avocat, maître Benjamin Pitcho, pour demander si la suppression de « la mention du sexe » à l’état civil et sur ses documents d’identité serait possible. Il lui répond que le code civil français ne le permet pas pour le moment, tout en expliquant que ce n’est pas immuable. Cette revendication est portée par les associations concernées en France, M6 fait pourtant le choix de ne pas le préciser, et préfère mettre en avant une solution très critiquée par les associations pour son caractère discriminant : un marqueur de genre neutre, souvent symbolisé par un X - déjà adopté dans plusieurs pays.

M6 choisit également de ne pas parler des changements d’état civil au tribunal de grande instance pour la mention du sexe (F ou M). Or, bon nombre de personnes non-binaires changent cette mention, en F ou M, pour faciliter leur quotidien et être identifé·e par le marqueur qui se rapproche le plus de leur identité de genre dans l’attente d’une suppression légale. Le changement d’état civil devient une nécessité, et non un choix, pour se protéger de la transphobie que nous subissons si nos documents d’identité ne correspondent pas à la réalité de notre quotidien : genre social vécu, pronoms, et prénoms d’usage...

Psychiatrisation de la non-binarité

Précisons qu’en France, depuis février 2010, la notion de « troubles précoces de l'identité de genre » est supprimée du Code de la Sécurité Sociale par décret, permettant ainsi de retirer la transidentité des maladies psychiatriques.

Même onze ans après, M6 persiste toujours à vouloir nous psychiatriser avec l’interview du psychiatre et psychanalyste, Serge Hefez. Il se permet de conclure, avec l’appui de la présentatrice, qu'au fond, « on est tous non-binaires », et que « le genre n’existe pas ».

Conclusion évidemment biaisée par des statistiques mal interprétées, voire fausses, et une production qui, dès le début, ne maîtrise pas son sujet (voir les statistiques présentées plus haut !). De plus, ce n’est pas parce que le genre est une construction sociale qu’il n’existe pas, les femmes et les hommes existent.

Mélange confus des luttes féministes et LGBTQI+

Les luttes contre le sexisme et les stéréotypes de genre dans la société sont mélangées avec la non-binarité. En effet, un point d’honneur est donné à l’éducation non-genrée (crèche non-genrée, école en Suède…), ainsi qu’au sexisme et à l’homophobie que subissent les hommes cisgenre ayant une expression de genre féminine (Bilal Hassani, Fabian…).

Bien évidemment, il y a une intersection dans ces combats avec la transphobie vécue par les personnes trans et/ou non-binaires dès le début de leur transition sociale. Mais ces luttes ne sont en aucun cas interchangeables comme présenté à l’écran. La transidentité (incluant la non-binarité) a ses propres questions, challenges, et revendications :

Extrait du tract de revendications du Collectif Non-Binaire co-signé par Ædelphes Caen et Rennes :

• La suppression des marqueurs de genre, notamment la mention sexe à l’état civil et les titres de civilité (Mme/M.), inutiles du point de vue médical et administratif, responsables de nombreux problèmes pour les personnes intersexes et trans, y compris non-binaires.
[...]
• Le libre choix des parcours de transition (médecins, hormones et/ou chirurgie) sans obligation de suivi psychiatrique.
[...]
• La reconnaissance de formes neutres et inclusives du français, comme par exemple le pronom « iel ».
[...]
• La possibilité d’utiliser facilement un prénom d’usage partout (dans les établissements scolaires, entres autres).
[...]

Conclusion

Le sujet de la non-binarité n’est pas maîtrisé par l’équipe du documentaire proposé par M6. En présentant des hommes cisgenres non-conformes dans le genre comme non-binaires, et en présentant la non-binarité comme un outil de lutte contre le sexisme et l’homophobie, M6 est hors sujet.

La non-binarité est une identité de genre, et non une expression de genre, et les personnes non-binaires ont leurs propres enjeux et luttes.

De plus, le documentaire se montre irrespectueux et transphobe en mégenrant, morinommant et psychiatrisant les personnes non-binaires.

Ce documentaire crée donc de la confusion sur ce qu’est la non-binarité auprès du grand public au lieu de l’informer correctement, et renforce les discriminations à notre encontre : l’enbyphobie (forme spécifique de transphobie dirigée contre les personnes non-binaires).